10.09.2008

AUBE, la saga de l'Europe. Livre II, 012

Plus étrange, et plus admirable, il y eut dans les terres de l'est, fief du premier roi de ce temps, un prodige à défier l'imagination. Le fils nouveau-né d'un bhlaghmen, le jour de sa présentation, parla : Le mignon du roi des rois mènerait les guerriers du prochain Printemps Sacré à la conquête des nouveaux fiefs, et le porteur de lin qui le tenait dans ses bras serait premier prêtre des Jumeaux de la Nature. Le bruit en courut, bien vite, dans tout Aryana, au grand dam des porteurs de lin – Ils savaient les sentiments du roi des rois et de ses amis à leur encontre –, et en particulier du titulaire du sanctuaire des Jumeaux de la Fécondité (dieux subalternes, peut-être, mais assurant à leur premier prêtre bijoux, venaison, fruits et grains en abondance). Ils se réunirent. Ce nouvel oracle était aussi mensonger que les précédents... Ils n'osaient l'exprimer. Il sortait d'une bouche trop noble. Quel malheur pourtant si cet homme était l’élu du Signe ! Il leur était encore plus hostile que celui qui régnait, et une telle désignation lui garantissait de lui succéder.

Ils réfléchirent deux longs jours. Non, ce prodige n'était, ne devait pas être le Signe. Comment en prouver l’imposture ? Le grand Oracle restait silencieux et prostré. Il fouillait dans ses souvenirs à la recherche d’un cas semblable. Oui, un tel cas avait existé, une forgerie outrée, manifeste. Il le voyait, mais derrière ces maudites brumes de sénilité, obscurcissant sa mémoire, qu’il ne pouvait disperser. Le vent de ses efforts ne suffisait pas. Il changea de direction. Auquel de ses élèves en avait-il parlé ? Il fit appeler Reggnotis. Il avait pensé qu'un signe désignerait le prochain porteur des insignes conquérants d'Aryana. À lui de percer la tricherie.
Il vint et écouta. Il avait déjà eu, au travers des rumeurs, l'occasion de se faire une idée. Ce qu'il entendait lui donna une violente volonté de mettre fin à cette usurpation et à ce sacrilège. La désignation du conquérant de l'ouest était un peu son affaire. Il ne supportait pas qu'un ennemi des prêtres y prétende. Pouvait-on le laisser réfléchir en paix ? La situation lui disait quelque chose. Un vague souvenir, une lointaine réminiscence. Il se tourna, au bout d'un temps infini, vers le grand Oracle.

09.09.2008

AUBE, la saga de l'Europe. Livre II, 011

Il avait gagné ! Tout heureux, il dit ses rêves, ses sensations, ses visions, ses conclusions. Tous l’ovationnèrent. Son jugement le rendait digne de son élévation. Ils annonceraient ses prophéties par tout Aryana, et feraient rechercher le signe qui indiquerait le meneur du prochain Printemps Sacré, où l'on envahirait les terres du couchant... Elles répugnaient encore aux guerriers, mais leur fertilité vaincrait toutes les réticences. Avant saison chaude, chacun sut que de nouveaux espaces allaient s'ouvrir à la conquête, et qu'un signe désignerait le conquérant. Commencèrent des jours d'étrangeté et de confusion.

Les temps qui suivirent furent soudain féconds en signes et prodiges, détails grossis à l'excès ou dont on fit grand cas, jugeant surnaturels des faits qui n'auraient auparavant entraîné qu'un sourire ou un meurtre. Le climat et la nature, les êtres et les choses, rien qui ne fût mis à contribution pour y trouver quelque élément sortant de l'ordinaire. Pas de navet plus gros qu’il n’est de coutume, ou en forme d'homme, ou de glaive, qui ne parût un avis des dieux ; pas de canard à trois pattes, de veau à deux queues, de moutons à deux têtes ou de chien cornu qui n’apparaisse le signe attendu. Les enfants mal formés ou liés par le bassin, les nourrissons idiots ou sans membres, les hermaphrodites ou les bébés nés sans sexe ou sans orifice, de temps immémorial exposés à la griffe et la dent, furent choyés, entourés de soins, traités comme des enfants-dieux tombés sur terre. Il fallut que ces créatures, inviables, meurent, en dépit des soins, de la colère de la nature, ou survivent dans la douleur, pour que les prêtres puissent dire qu’elles n’étaient qu’injures à sa face. Alors, cette frénésie de recherche prit fin, et elles furent toutes rejetées au néant.
On s’intéressa ensuite à des prodiges plus nobles, au-delà de l'entendement et à ce point inouïs que le vulgaire ne pouvait qu’y voir l'intervention d'un dieu. On vit des bêtes parler, et chaque fois pour se déclarer en faveur de leur maître ou du roi de leur village. Elles n'eurent vite, après un bref succès de curiosité, plus aucun crédit. Outre qu’ils manquaient d'objectivité, quelle folie de suivre ces avis. Ils émanaient de porte-parole trop indignes ! Il valait mieux trancher la tête de ces voleurs d'un des plus nobles attributs de l'homme. Cette menace suffit. Plus une ne dit mot. La preuve était là. Ces paroles n'étaient pas une voix divine, que de pauvres rêves de paysans crédules... à moins que des facétieux, désormais cois à l'idée de partager le sort des bêtes menacées n'aient, cachés dans les enclos, contrefait leur voix pour se gausser des pâtres et leur faire croire que, comme aux temps anciens, elles parlaient.

08.09.2008

AUBE, la saga de l'Europe. Livre II, 010

Comme chaque année, ils iraient partout répétant ces paroles, et les autres castes, en particulier les guerriers, les artisans maudits et certains riches éleveurs écouteraient leurs objurgations d'un air entendu, leur faisant comprendre que s'ils étaient tout à fait d'accord pour fournir le minimum requis pour les sacrifices, c'était, pour le reste, « Chante, bel oiseau, tu n'auras rien de plus ! » Il faudrait une catastrophe ou un besoin pressant de l'aide des dieux pour ne pas faire appel en vain à leur générosité. Mais tout allait bien en ces temps, et l'intervention des prêtres n'était pas souvent nécessaire. Pourtant, un jour viendrait...
Il avait cependant beaucoup appris du discours inaugural, avec ses routinières récriminations sur l'impiété et ses regrets qu'elle fût sans remède. Le ton en avait été encore plus amer que lors des précédentes rencontres. Il y avait eu des allusions qui le faisaient frémir, et les autres avec lui. Ses mots serait un miel sans pareil, plus doux encore après l'absinthe de leur abaissement actuel. Il demanderait à parler parmi les premiers. Le cœur encore serré, ceux qui l'entendraient, tout auréolé de ses visions et de ses certitudes, en ressentiraient une immense joie. S’ils le proclamaient maître oracle du premier rang ? Il n'y avait au-dessus que le grand Oracle... si vieux.
Il obtint sans peine la parole. Après l’avalanche de mauvaises nouvelles, peu d'oracles itinérants avaient envie de s'exprimer. Les rares avant lui n'avaient qu'ajouté à la morosité ambiante. On les avait écoutés, tristesse au cœur, visage morne, oreilles flétries des malheurs annoncés. Il se leva. Il parla. Leurs voix étaient geignardes. La sienne résonnait comme un bel airain. Ses mots réveillèrent les âmes plongées dans le torpide sommeil de la désespérance.
– Au cours de mes voyages, les dieux m'ont favorisé de deux messages propres à nous réjouir. Jamais ils n'ont été aussi éloquents, jamais leurs paroles n'ont eu une telle force. L'évidence de leurs signes est si puissante qu'elle écrasera sans recours ceux qui oseraient douter, fussent-ils guerriers gheslom nerom ghwenes, tueurs de mille seigneurs. Voici ces signes de joie : Jamais l'ennemi ne démembrera notre peuple. Nous serons maîtres d'un immense empire du côté où se couche et dort le soleil.
– Il y a-t-il eu le délai suffisant entre les deux ?
– Oui, bien sûr ! (« À y bien réfléchir ? Oui, les dieux ne m'auraient pas laissé tromper mes pairs, à moins que je n'aie parlé que sur leur suggestion. ») Me crois-tu un oracle ignorant ?
– Loin de moi l’idée... Loué sois-tu pour ta vision, frère béni des dieux !
Les autres applaudirent. La voix cassée du grand Oracle, autrefois si clairvoyant, et qui désespérait de voir revenir ce temps, s'éleva.
– Reggnotis, maître oracle du premier rang, réjouis nos cœurs en nous les contant.

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