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16.01.2012

AUBE, la saga de l'Europe, Livre IV-045

– Vous voici enfin. Vous avez du bois à foison. Mais il m’en faut encore. Je veux un feu à tout consumer...
– J’y vais !
– Non, prêtre, reste avec moi. Ton compagnon pourra faire face tout seul à cette tâche. J’ai besoin de toi pour d’autres travaux, que toi seul peut mener à bien.
Le guerrier s’en fut en grommelant, mais trop heureux. Il ne se sentait pas à l’aise sur le tertre où rodaient les démons. L’arrogance du sorcier le hérissait, mais ce qui allait se passer ne concernait que les robes de lin. Il prendrait tout son temps à ramasser le bois. Ils l'appelleraient bien assez tôt.
Le sorcier demanda à son disciple de lui apporter tout ce qu’il lui avait confié, puis de creuser le sol peu profond. Ce serait le nid du feu, protégé ainsi de toute saute de vent. Il fit un tas de tout le petit bois et des brins d’herbe sèches qu’il trouva, et les enflamma. Il lui demanda d’entretenir le brasier, et d’y rajouter au fur et à mesure du bois un peu plus gros, puis des branches. Le trou devait être au plus vite rempli de braises et de tisons enflammés, entretenant le feu le plus ardent, pour lancer la malédiction sur Kleworegs et tous ses biens.
Il transmit ses ordres. Il se fit apporter du bois à brûler un bœuf entier. À côté, le sorcier jetait pêle-mêle, dans un chaudron, divers ingrédients, inconnus ou trop nombreux pour qu’il en gardât le souvenir. Il y avait de la terre, de l’eau, diverses humeurs, des poudres de toutes les couleurs. Il ne se cachait pas, mais il n’y vit pas une marque de confiance. Le maudit marmonnait trop bas les formules sacrées qui accompagnent toute préparation destinée à implorer ou soumettre les forces de l’au-delà, et ne lui donnait aucune explication... Peut-être était-il trop tôt pour qu’il soit admis à ce savoir.
– C’est prêt. Rajoutes-y encore du bois. Qu’il soit assez fort que même les démons du feu le redoutent.
Il s'exécuta. Le feu ronfla. Une grande flamme s’éleva. Le ciel rougeoya. L’instant était venu. Le jeteur posa le chaudron sur les braises, et commença ses invocations.
Bien vite, la mixture bouillonna. Il se tourna vers son disciple.
– Écoute, écoute ce bruit. Sous la noire surface de ce liquide sacré, de minuscules démons, libérés par la chaleur ardente, travaillent pour nous. Il tissent un filet, et tu les entends. Bientôt, à la nuit tombée, une vapeur s’élèvera, et s’en ira, portée par le vent. C’est un filet aux mailles empoisonnées, qui couvrira le fief de Kleworegs tout entier. Par ses pouvoirs, l’air deviendra malsain, le vent brûlant ou gelé. Il emportera dans ses replis des milliers de démons, et les lâchera là où ils feront le plus de mal... Vois, la vapeur commence à s’envoler... Je la conjure... Que l’air que respire Kleworegs le brûle, que les vents qui le caressaient le fouettent, qu’ils assèchent ses puits et ses champs, qu’ils gèlent ses semailles à peine sorties de terre. Tel est le sort que j’ai jeté sur l’air.
Les témoins de la malédiction frissonnèrent. Longtemps, il ne se passa plus rien. On n’entendait que le bruit de liquide bouillonnant, seul témoignage de l’activité frénétique des forces au travail sous sa surface. Le chaudron, tout minuscule qu’il était, contenait un monde aussi grand que celui des humains. Découvrirait-il jamais tous les secrets du sorcier ? Déjà, le bruit diminuait. On n’entendit plus que le feu, puis un craquement vint rompre le silence.
– Au tour du feu, maintenant. Le chaudron s’est fendu, et les flammèches consument le mélange sacré. Par cette liaison entre lui, le feu et ce sol, je dis que l’incendie ne manquera pas de le ravager, jusqu’à ce que tous voient que Kleworegs subit la colère des puissances. Tel est le sort que j’ai jeté sur le feu.
Un long moment passa encore. La Brillante était presque au bout de sa course.
– Le feu est éteint. Il ne reste plus que des cendres. Portons-les au ru, jetons les dedans. L’eau, rendu amère, empoisonnera les troupeaux, et l’inondation ravagera les terres qui bordent ces rivières. Les hommes périront noyés, les récoltes et les bêtes seront emportées. Tel est le sort que j’ai jeté sur l’eau.
Ils revinrent alors au sommet du tertre. Il restait encore dans le trou creusé par le prêtre pour recevoir le feu des cendres et les débris du chaudron. Le sorcier ordonna de les recouvrir de terre, afin qu’ils fussent bien enterrés.
– Que la terre, rendue stérile, ne porte plus de fruits. Qu’elle n'accueille plus les morts, que l’araire se brise à vouloir la fendre, que les troupeaux ne broutent plus à sa surface qu’une herbe rare et amère. Tel est le sort que j’ai jeté sur la terre. Nul ne peut lever ces sorts, que moi, et si je venais à périr de la malignité des hommes, ces sorts tomberaient sur ceux qui auraient attenté à ma vie.
Il avait fini. Le ciel rosit, annonçant l’aube. Le jeune prêtre se précipita vers lui.
– Tu n’as besoin de rien.
– Non, tout est parfait... Guerrier, va dire aux tiens que j’ai fait ce pour quoi vous m’avez délivré, et prépare-les à ce qui va arriver.
– Ne t’en occupe plus. Tu as fait ce qu’ils t’ont demandé. C’est moi qui suis à l’origine de ta délivrance. Je mérite aussi ma récompense.
– Ne l’as-tu déjà ? J’ai commencé à t’enseigner des secrets... Car tu veux bien être mon disciple ?
– Oui, mais...
– Je serais un piètre sorcier si je ne l’avais deviné. Je vais continuer, et tu redoubleras de zèle quand tu verras la chute de Kleworegs. Maintenant, dis à tes compagnons que nous aurons besoin d’une demeure. Je reste avec eux.
– Il sera bon en effet qu’ils repensent à toi, à chaque malheur qui frappera leur ennemi. Ta présence leur rappellera qui en est cause.
– Tu as bien deviné à ton tour. Les démons nous donneront ce que les dieux avaient refusé à ton genos.

15.01.2012

AUBE, la saga de l'Europe, Livre IV-044

... Je vois ceux qui m’ont aidé. Des géants de glace, velus, aux crocs démesurés. Le froid émane d’eux... Qui croirait qu’il puisse brûler autant ? Ce sont les démons de la haine recuite, patiente, qui n’abandonne jamais. Ils me cernent ; mon cœur devient une pierre. Mes membres se rigidifient. Bientôt, je serai comme un rocher fendu par le gel. Je deviendrai un tas de cailloux, comme les rocs orgueilleux vaincus par l’hiver. Je me jette sur eux, décidé à vaincre. Il faut que je les soumette. Un nouveau combat n’est plus pour me faire peur.
... Leurs crocs me déchirent. Gel et brûlure. Douleur. Mais qu’est-ce que cette douleur, face à ma haine et mon désir d’abaisser Aryana qui m’a manqué ? Les géants des glaces sont la haine, je le suis aussi, et plus encore qu’eux. Il devront bien le comprendre, et se soumettre. Ils ont beau être des dieux, ils ne viendront jamais, pour ce qui est de la volonté de revanche, à la cheville des mortels. Ils ne pourront que la servir.
Je ne sens plus la douleur, je ne sens plus rien... qu’une ivresse, celle qui saisit les vainqueurs. Tous ces démons ont trouvé leur maître. Et même si les démons du feu ont encore des velléités de révolte, je vais dormir, protégé par ma victoire. Soumis, ils seront les gardiens de mon sommeil. Ils me ramèneront sur le tertre d’où je suis parti pour les vaincre. Et demain, à mon réveil, je les lancerai sur mes ennemis.
... Dormir... dormir.”

Il se réveilla le lendemain, au soleil déjà à plus de la moitié de son déclin. Il lui fallut longtemps pour se rendre compte qu’il était sur le tertre, et plus encore pour se rappeler qu’il avait, la nuit précédente, combattu et asservi une foule de démons. Leur horde l’entourait, grondante, hargneuse, prête à se révolter s’il ne l’envoyait pas, bien vite, sur une proie à dévorer. Il se les figurait comme des chevaux capturés, mais encore indomptés, qui ne songent qu’à s’échapper de leur corral. Devant cette foule, cette horde innombrable, il sut qu’il n’y aurait plus d’espoir pour cette terre quand il les lancerait sur elle.
Il trembla, mais il était trop tard. Ce qu’il avait à faire était tracé, aussi inéluctable que le retour des saisons. S’il renonçait à être le maître des démons, il en serait la première victime, et ils se jetteraient ensuite à l’assaut de tout ce qui vit, en désordre et animés du seul désir de détruire. Le hasard seul les guiderait, et qui sait si Kleworegs n’échapperait pas à leur furie. Malgré sa lassitude, il devait accomplir la promesse faite aux guerriers qui l’avaient sauvé. Il allait mettre les forces asservies en ordre de bataille, et préparer l’ultime conjuration qui leur livrerait le haut roi du Printemps Sacré et les siens. Il ne les renverrait qu’une fois leur mission accomplie... A moins qu’il ne les rappelle près de lui, comme des molosses prêts à mordre au premier ordre de leur maître. Qui oserait s’en prendre à lui, sachant qu’il disposait de cette horde innombrable. Il y réfléchirait. Il y avait si longtemps qu’un porteur de lin n’avait pas été haut roi.
Il avança et regarda au pied du tertre. Son collègue était réveillé, et semblait prier. Il se fit une visière de la main, regarda son escorte de guerriers. Ils étaient, eux et leurs chevaux, entassés dans un espace ridiculement exigu. Ils ne doutaient pas de la force de sa magie, et ils étaient déjà soumis. Il ne lui serait pas si difficile de faire d'eux son bras armé... Et s’ils tenaient à rester loyaux au successeur de Thonronsis, grand bien leur fasse. Il en avait appris assez sur lui, et sur son histoire, pour en faire son fantoche. Assis sur le trône ou se tenant derrière, au gré des circonstances futures, il aurait le pouvoir.
– Prêtre, va chercher le chef des guerriers, et ramenez autant de bois que vous pourrez. Je prépare le rituel qui affaiblira nos ennemis.
Le porteur de lin regarda le sorcier. Il avait plusieurs brûlures aux jambes et aux bras, et était presque aussi maculé de terre qu’à sa sortie de la geôle-tombeau, mais ses yeux brillaient comme une braise. Il avait en lui une force différente, et l’assurance du chef qui sait une troupe nombreuse sous ses ordres. Kleworegs en personne, quand il avait vu se presser derrière lui la foule innombrable de son Printemps Sacré, n’avait pas eu si fière allure. A quoi bon y penser. Il serait mort bientôt.
Le jeune prêtre fut sensible à cette force. Il ne se reprit qu’une fois arrivé auprès de la troupe toute pelotonnée des guerriers et des chevaux. Il aurait pu demander au sorcier s’il devait prendre quelque précaution, maintenant que toutes les forces mauvaises de la création étaient rassemblées sur le tertre et en ses alentours. Il avait trop d’emprise sur elles pour que s’inquiéter soit autre chose que la manifestation d’un esprit sacrilège ou de la crainte maladive. Ils étaient plus en sécurité qu’au milieu d’agneaux. C’est de lui, de lui seul, qu’il fallait avoir peur. Il était trop puissant. Et pas moyen de s’en débarrasser. S’il mourrait, plus personne ne saurait contrôler ses serviteurs, sans doute déjà conditionnés à le venger.
(« Il faudra qu’il me révèle ses secrets ! Et s’il ne veut pas, que je les découvre malgré lui... Mais sans doute n’aurai-je pas besoin de chercher à le dépasser à son insu. L’élève est destiné à surpasser le maître, si le maître veut qu’on se rappelle ses vertus. Le nom de celui qui n’a formé que des médiocres ou des ignorants meurt avec lui. Le sorcier est aussi avide de gloire éternelle que de pouvoir... Il m’apprendra tout ce qu’il sait. »)
Rassuré à bon compte, il demanda au chef des guerriers de l’accompagner en emportant autant de bois qu’il pouvait, et dit à ses hommes de laisser aller leurs montures. Elles n’avaient rien à craindre. Le sorcier tenait les démons sous sa coupe. Ils les avait rendus inoffensifs pour ceux qui le suivaient. Ils en seraient d’autant plus redoutables pour les autres.
– De nous voir si près, et de devoir nous épargner, accroît d’instant en instant leur fureur. Le sorcier l’entretient et la chauffe au paroxysme. Réjouissez-vous !
S’ils laissèrent leurs chevaux partir paître, bien peu furent ceux qui osèrent sortir du cercle. Ils n’étaient qu’à moitié rassurés. Et si, à force d’augmenter, la colère des démons n'allait plus pouvoir être contenue ? Ils étaient courageux, mais certaines forces les dépassaient. Le première caste prit conscience, dans sa chair, de la raison pour laquelle sa fonction n’avait pas usurpé sa prééminence. Il se colletait en souriant à des forces devant qui le plus audacieux des manieurs d’épée n’était plus qu’un chiot tremblant.
(« Ou le sorcier, ou moi, pourrions bien régner un jour sur ces hommes ! »)
Il oublierait vite que ce n’était qu’une possibilité.

14.01.2012

AUBE, la saga de l'Europe, Livre IV-043

(« Me voilà au royaume des forces noires... enfin. J’ai bien cru que je n’y parviendrais jamais. Des ailes me poussaient, mais j’avais beau les battre avec fureur, je ne pouvais m’envoler. Je restais, prisonnier du monde des mortels, j’allais m’épuiser en pure perte. C’était bien la première fois qu’une telle chose m’arrivait. Auparavant, chaque fois que je tentais de me mettre en transe pour m’envoler vers le séjours des puissances, je me sentais aigle. Aujourd’hui... ai-je raison de dire aujourd’hui, car je ne sais comment s’écoule le temps dans l’outre-humain, j’ai eu plus de mal à m’élever qu’un oiseau de basse-cour aux ailes rognées... Était-ce à cause du poison que mes bourreaux m’avaient fait boire, ou du séjour dans la solitude et les ténèbres qu’ils m’avaient imposé. Tout était différent. Peut-être les forces ont-elles voulu me punir d’avoir tu à mes compagnons les véritables vertus de l’onguent qui permet de voler dans les courants du ciel. Pourquoi ? Ils apprécient plus que tout le silence de leurs desservants. Il fait le plus fort de leur ascendant sur les vivants.
... Je me désespérais. Et soudain, sans raison, je me suis senti emporté. Jamais fétu charrié par la plus effroyable tempête n’a volé aussi vite. J’ai traversé le ciel, parcouru la nuée. Le temps de cligner des yeux, et j’avais parcouru des immensités qu’un cheval galopant sans relâche une saison entière aurait eu peine à couvrir. Cet infini, que je survolais, était-ce notre terre, où des lieux interdits aux hommes. Ma science ne me donnait pas la réponse... et il vaut peut-être mieux qu’elle reste tue à jamais.
... Il s’est écoulé entre un battement d’ailes et la vie d’un chêne dont quarante hommes ne feraient pas le tour. Je suis arrivé. Il y a une bouche d’ombre, devant moi, et des grondements. Tout tremble, et jamais, au cœur du plus ardent été, il n’a fait aussi chaud. Je me dessèche. Des lueurs ardentes déchirent la noirceur absolue. Un poids énorme m’écrase. L’assaut des forces du feu commence. Les divinités mauvaises asservies par les hommes du métal ont lancé sur moi toutes leurs forces, et l’aridité, qui rend leur tâche plus aisée, est de la partie. La fièvre me dévore. Les puissances du feu sont une horde. Je crains de succomber. Elles savent, pourtant, que je veux leur donner une terre immense à dévorer. Leur haine de tout ce qui vit leur obscurcit l’entendement, et leur cache leur intérêt. Je dois les vaincre, tout nombreuses qu’elles soient. Tous ces démons, soumis, causeront plus de malheurs que je n’en ai jamais rêvé.
... Qui va faiblir le premier, de la masse des forces de l’incendie et de la sécheresse, ou de moi ? Je sens leur violence, qui me consume l’âme, mais aussi leur exaspération. Quel mortel suis-je, pour leur résister ainsi ? L’aile de la défaite les frôle, et elles redoublent d’efforts. Déjà je ne sens plus leurs coups...
... Il y a devant moi une grande muraille d’eau, aux formes toujours changeantes. J’ai encore des bouffées de chaleur, bien plus une réminiscence du combat que j’ai gagné, comme la douleur dans un membre amputé, qu’une manifestation de la poursuite d’un combat. Les démons du feu et de la sécheresse sont vaincus, mais je dois en combattre de nouveaux. De l’eau, des masses d’eau. La muraille a donné naissance, en se délitant, à une multitude de formes humides et tièdes, gluantes, informes, cherchant à m’engloutir. D’autres sont devenues des fouets, qui tentent de me lacérer. Elles veulent me noyer, me ballotter, elles me renvoient d’un côté sur l’autre, et jouent avec moi comme les enfants avec une vessie. Mes muscles deviennent flasques. Alors, elles se rassemblent, pour me charrier sur d’énormes distances. Je lutte contre leur masse, m’y épuise. Je deviens eau. Je fonds. Elles vont essayer de me dissoudre. Curieuse façon de périr, métamorphosé en son ennemi, et absorbé par lui. Elles n’y arriveront pas. Ma volonté de résister est la plus forte. Un vent glacé, que j’ai dû appeler sans m’en rendre compte, s’élève soudain, et les repousse. Les formes d’eau s'aplatissent sur le sol, formant un immense lac apaisé, bientôt gelé. Elles sont soumises à leur tour, soumise avec l’aide d’un autre démon qui va venir, je le sais, me réclamer comme proie. Mais j’ai déjà vaincu deux forces immenses : le feu, colère qui ronge, et l’eau, violence sans retenue... Peut-être cette dernière m’a-t-elle aidé à vaincre mon premier ennemi, comme celui qui se présente l’a contraint à se soumettre à son tout. J’ai assez de force, maintenant. Je vaincrai seul la nouvelle horde. D’ailleurs, ne m’a-t-elle pas déjà servi, en venant à ma rescousse. Elle ne le sait pas encore, elle aussi tombera devant moi.

13.01.2012

AUBE, la saga de l'Europe, Livre IV-042

Tout d’abord, il ne se passa rien. Dressé sur la pointe des pieds, il attendait, et se mordait les lèvres d’impatience. Si c’était à cause de lui que les démons n’arrivaient pas ? Si, tant qu’il garderait les yeux ouverts, ils renonceraient à se présenter ? Il ne voulait surtout pas rater leur arrivée. Les femmes ont beau dire qu’aussi longtemps qu’on la surveille, l’eau ne déborde qu’à l’instant où l’on cesse de regarder le chaudron, ce n’était que fausse sagesse. Il prendrait son mal en patience. Tôt ou tard, ils surviendraient.
Soudain, le sorcier sursauta. Enfin ! Pourvu que son geste n’ait pas été une réaction instinctive au passage d’une bête de la nuit ! Non, il continuait à trembler, puis à s’agiter, comme secoué par le vent. Il se battait, maintenant. Le prêtre ne voyait pas son adversaire, mais son attitude était assez éloquente. Les démons savaient-ils se rendre invisibles, ou avaient-ils la couleur de la nuit ? ... mais elle était assez claire, et une forme de ténèbres n’eût pas échappé à ses regards. Ils savaient se rendre invisibles, ou l’étaient. Il aurait tout le temps de le savoir. Il découvrirait ce qui dans les récits était vérité toujours présente, ou souvenir d’un temps disparu. Peut-être avait-il tort de se poser des questions. Il avait entendu mille descriptions différentes des forces mauvaises. Il y en avait peut-être autant d’espèces que chez les fauves.
Le combat continuait. Le sorcier donnait, des pieds et des mains, de grands coups dans l’air. Il criait, et il l’entendait bien malgré la distance. Il ne put s’empêcher de rougir. Les paroles du sorcier, révélant ses désirs secrets, étaient si ordurières ! Peut-être les forces noires parlaient-elles par sa bouche, et ces paroles étaient-elles les leurs, et non celles de qui semblait les proférer. Si elles réalisaient leurs projets, tous les enfants à naître de la semence de Kleworegs et de ses proches périraient dans le sein de leur mère, et le roi lui-même deviendrait femme, et se donnerait à tout être qui passe. La stérilité, et la honte. Il avait bien choisi les démons.
Il se démenait trop. Il avait dû sortir du cercle tracé autour de lui. Et si c’était un leurre, si l’onguent dont il était le seul à s’être enduit suffisait à le protéger des démons ? Ils seraient tous en danger. Dieux merci, il l’avait emporté avec lui et s’en servirait à la moindre alerte. Mais ses compagnons... Et s’ils ne risquaient rien, si le sorcier n’avait voulu que les éloigner pour cacher ses secrets ? Le mystère renforçait son ascendant. Il ne fallait pas chercher plus loin.
(« Si je me couvrais le corps de cet onguent, à mon tour, et allais observer tout ça de plus près... Non, il va vérifier si je n’en ai pas pris, demain ou plus tard... Et je peux m’être trompé ! S’il n’était jamais sorti du cercle ! Restons ici. J’irai voir, dès que je pourrai monter l’examiner, s’il a été effacé. »)
Il ne bougea plus. Le sorcier continuait sa lutte. Un instant, il hurlait, l’instant d’après, il gémissait, et il ne pouvait deviner si celui qui manifestait toute cette colère, ou cette souffrance, était lui ou un des démons évoqués. De loin, sous la lune, il semblait briller. Était-ce sa sueur, ou l’onguent, ou une nouvelle peau faite de métal qui reflétait sa brillance. Il haletait. Il s’écroula soudain, comme un arbre sous les assauts de la hache.
(« Et s’il n’avait su contenir les démons ! Il sera mort ! »). Il se pelotonna, pour ne plus faire qu’une boule, et trembla. Il avait peur, peur d’avoir douté, peur d’être resté trop longtemps à espionner le combat. Les démons s’étaient rendu compte de sa présence et se préparaient à l’assaillir. Si jamais le cercle n’était que ce qu’il avait cru ! Il se sentait un enfant menacé d’une rossée, et se méprisait de se mettre ainsi en boule pour offrir la moindre surface aux coups. Sa défense était si dérisoire ! Mais comment lutter contre les démons, et les vaincre, quand qui a résisté à un poison à abattre le plus puissant aurochs y a échoué.
Il entendit un bruit. Incapable de le définir, il haussa un sourcil. Peut-être, avant de l’emporter, les démons consentiraient-ils à montrer leur vrai visage, et saurait-il enfin à quoi ils ressemblaient. Tout était sombre, sous la seule lueur de la lune. Il leva un peu plus la tête. Le bruit devint plus précis.
Il éclata de rire. Un ronflement. C’était le sorcier, épuisé par son combat, mais assez assuré de sa victoire pour dormir à côté de ceux qu’il avait soumis. Il s’endormit à son tour. Après une telle lutte, le dompteur de démon en avait pour longtemps. Il se réveillerait avant lui.

 

12.01.2012

AUBE, la saga de l'Europe, Livre IV-041

Ils étaient montés. Le disciple avait les bras chargés d’ustensiles dont il essayait de deviner l’usage. Le sorcier n’avait pris qu’une baguette fourchue de coudrier. Il tenait les deux branches de la fourche, et avançait, le regard fixé sur son extrémité, l’air d’attendre quelque manifestation dépassant l’entendement. Elle frémit, amorça un mouvement vers le sol. Il se retourna.

 

– Ici naît le fleuve qui arrose les terres de Kleworegs. C’est d’ici qu’elles tirent leur richesse et leur fertilité. Je vais y appeler les démons, et tant que je ne les aurai renvoyés, son fief sera maudit.

 

– Nous n’en aurons besoin qu’un moment. Quand il sera tombé, il faudra les chasser sans tarder.

 

– Il ne vaudrait peut-être mieux pas. Nous pourrions en avoir encore besoin, contre d’autres ennemis, et j’ai peur que ce soit au-delà de mes forces de les rappeler... Rassure tes compagnons. Tant que je vivrai, ils nous obéiront... Et le jour où je mourrai au terme fixé par Bhagos, ils retourneront là d’où je les ai sommés... Mais si ma mort était le fruit de la malignité humaine, ils resteraient à jamais en exil sur cette terre. Sans personne pour les contrôler, je n’ose te décrire les effets de leur fureur.

 

– Ne t’inquiète pas. Nous te protégerons contre tous ceux qui te voudraient du mal.

 

– Je sais, mais n’oublie pas de le dire aux tiens. Si jamais Kleworegs ou ses amis apprenaient ce que je vais faire, je serais en péril.

 

– Nous serions tous en péril. Fais ce que tu dois. Je suis ici pour t’aider.

 

– Suis-moi ! Je te dirai quoi faire. Tu mérites de le savoir, pour ne pas t’être plaint.

 

Arrivés sur le sommet du tertre, ils s’installèrent. Le sorcier s’assit en tailleur et lui donna ses ordres. Il les suivit mot pour mot. Il posa sur le sol quatre coupes, une dans chaque direction, les remplit de graisse de mange-miel et enflamma la courte mèche attachée au fond. Elles brûleraient toute la nuit, et leur lueur tiendrait à distance certains esprits nocturnes facétieux indésirables. Ils ne devaient pas venir l’affaiblir au cours de sa confrontation avec les esprits mauvais.

 

– C’est fait. J’ai mis le feu à la graisse de brun. Que dois-je faire, encore ?

 

– Prends mes vêtements, et quand tu seras descendu, garde-les avec toi, dans le cercle inviolable que j’ai élevé pour toi contre les forces noires.

 

Il finit de se mettre nu, et lui tendit sa robe. Il la prit avec répugnance. Il avait encore à l’esprit le souvenir de sa puanteur passée. Elle semblait propre, et il resta imperturbable. Puis le sorcier se leva, lui parla, et il ne put s’empêcher de faire la grimace.

 

– Bien, une fois que j’aurai fini de tracer un cercle tout autour de moi, tu me donneras le petit pot rouge que tu t’es accroché autour du cou, afin que je me frotte le corps de son contenu, et tu m’en passeras sur le dos... N’oublie pas, après, de te laver les mains dans le ruisselet, en bas. Ne les porte pas à ta bouche, surtout. Les démons te saisiraient.

 

Il se tut, et commença à tourner sur lui-même. Il lui tendit la main, et lui demanda le petit vase. Il en sortit une noix d’une substance grasse et verdâtre, et s'en graissa le devant. Quand il eut fini, il le lui rendit, et lui ordonna d’enduire de la substance magique sa nuque, ses épaules, son dos et ses reins. Il s’exécuta, crispé, mais zélé. Il lui dit de tout remporter, et de le laisser seul, dans son cercle, entre les lampes. Il devait être seul pour évoquer les puissances maudites.

 

Le jeune prêtre ne se le fit pas dire deux fois. Il partit en courant vers son abri, mais fit un détour vers le ru pour se laver les mains. Il le rejoignit ensuite sans plus tarder. Une fois arrivé, il repensa à une constatation qu’il avait faite au moment où le sorcier lui avait désigné son asile. Il ne s’était pas trompé. D’où il était, en restant debout, il pourrait observer ce qui se passait au sommet du tertre.

 

Il sentit qu’il en tirerait le plus grand profit... Pour ce profit, il était prêt à encourir la rage des démons. Protégé comme il était, le risque en était minime face à l’avenir qui l’attendait quand il connaîtrait les secrets du réprouvé.